Contact the Green PartyFarsi linksFarsi newsFarsi platformEnglish home pageFarsi statementsFarsi home pageEnglish newsEnglish statementsEnglish platformEnglish links

Iran, du plomb dans les plumes

Par Jean-Pierre Perrin
Libération
(to be translated)

July 1, 1999 -- Censure très spéciale en Iran: on n'interdit pas les livres mais on tue les auteurs. Rencontres avec deux «survivants», Ahmed Chamlou près de Téhéran, et Kader Abdolah à Amsterdam.

C'est un paradoxe iranien: depuis l'élection du président Mohammed Khatami, jamais les écrivains n'ont été aussi libres s'exprimer et jamais ils n'ont été autant menacés. Libres parce que la censure s'est relâchée même si les fermetures de journaux et les procès contre les journalistes ne cessent de se multiplier (1). Menacés parce que trois intellectuels et un couple d'opposants militants pour la liberté d'expression ont été assassinés l'automne dernier par un escadron de la mort directement commandité par certains clans des services secrets iraniens (2). Il est vrai que l'Association des écrivains iraniens, interdite depuis 1981 par le régime islamique et qui a pour revendication «la liberté d'expression sans restriction ni exception», a pu obtenir récemment l'autorisation de se reconstituer (Libération du 11 juin) mais c'est une victoire bien fragile, encore provisoire et obtenue à l'arraché du ministre de l'Orientation islamique. Régulièrement, les responsables de cette association sont de surcroît violemment pris à partie par la presse conservatrice qui les traite de blasphémateurs et d'apostats, accusations très graves parce qu'elles rendent légitimes leurs assassinats par les groupes les plus extrémistes. Des «listes noires», vraies ou fausses, d'auteurs à assassiner circulent d'ailleurs actuellement. «Sous le régime du Shah, mon travail était menacé mais pas ma vie (...). Sous le régime islamique, au contraire, mes travaux n'ont jamais rencontré de sérieux obstacles mais ma vie, comme écrivain indépendant, et celles de quelques autres, ont été constamment mises en danger par les services secrets ou par des groupes clandestins fanatiques», déclarait dernièrement l'écrivain Darius Ashouri, lors d'un séminaire à Caen. Une autre évolution importante en Iran est l'importance du débat en cours sur la séparation entre politique et religion, débat qui était impossible il y a quelques années. Même au sein des intellectuels islamiques, un courant, représenté par les philosophes Abdolkarim Sorouch et Mohammed Modjtahed-Shabestari, n'hésite plus à revendiquer cette séparation comme condition de l'entrée de leur pays dans la modernité. Face à la censure institutionnelle et les formidables machines de propagande que sont la radio et la télévision, laquelle a été jusqu'à produire des séries télévisée anti-intellectuels où certains écrivains étaient présentés comme des agents du Mossad, la réflexion des intellectuels iraniens pèse encore très peu. En fait, comme le souligne l'écrivain Ali Ashraf Darvishian, leur avenir est «inséparable» de celui de la démocratie en Iran: «Ils sont liés d'une manière déterminante l'un à l'autre.»

1) En avril, 320 journalistes iraniens ont écrit une lettre au président Khatami demandant des garanties légales pour l'exercice de leur profession. Ils rappelaient qu'au cours de l'année écoulée huit quotidiens ou hebdomadaires avaient été contraints de fermer «sous des prétextes vides».

2) Actuellement, 27 personnes sont sous les verrous, dont plusieurs responsables du ministère des Renseignements.


Chamlou solitaire

En ermitage près de Téhéran, Ahmed Chamlou, 74 ans, jouit dans son pays d'une réputation comparable à celle du Victor Hugo des dernières années. Portrait.

Karadj,envoyé spécial.

L 'Iran est un pays de science-fiction. On y traverse des mondes parallèles. Avec ses chromes qui brillent comme des éclairs sous la pluie battante, la grosse américaine, qui file sur Karadj (à 40 km de Téhéran), semble s'être échappée d'Hollywood. Derrière le chauffeur, il y a bel et bien un producteur de cinéma (1). Cheveux longs, foulard, bagues en or et colliers, tout ce que l'ordre islamique s'évertue à proscrire en Iran. Karadj, ville dortoir où s'entasse une population nombreuse et fatiguée, est sans grâce aucune malgré le jaillissement proche des hauts massifs de l'Elbrou. Laideur des avenues rincées par l'averse, balayées par le vent qui fouette les femmes en noir, accablées de sacs et de paquets, et bouscule les tchadors. Au bout d'une rue, un compound pour riches Iraniens, protégé par une barrière et des vigiles. Et puis, de grandes villas ni belles ni moches. L'une est celle d'Ahmed Chamlou. A peine entrés, le producteur, grâce auquel a pu se faire la rencontre, et le chauffeur se précipitent pour lui baiser les mains. Il leur demande de se relever. «Arrêtez, je ne suis pas un akhound (religieux).»

La poésie, cependant, Chamlou l'a élevée au rang d'une religion. Et les Iraniens ont pour lui une telle ferveur qu'elle apparaît presque sacrée, rappelant celle que le peuple de Paris manifestait autrefois pour le Victor Hugo des dernières années. En Iran, on offre des poèmes de Chamlou à un amour, à un ami, pour un anniversaire. A Téhéran, ses livres occupent des rayons entiers dans les librairies. Le poète reçoit sur une chaise roulante, à cause d'une amputation récente. Et il est difficile de ne pas voir dans cette jambe absente une métaphore de l'Iran contemporain, pays condamné à la claudication parce qu'il a renié une large part de sa persanité. Mais le poète n'est pas pour autant foudroyé. Immense, son orgueil l'oblige à toujours faire front. A le voir entouré de peintures et de bustes qui le représentent dans toute sa gloire, on est surpris par sa gentillesse, sa simplicité. Malgré l'âge (74 ans), la fatigue, la maladie, lui qui a brûlé sa vie à toutes les torchères du désir et de la révolte a conservé tout son appétit de créer. C'est pour cela qu'il est venu à Karadj. «Ici, je ne suis pas obligé de voir les gens. Et c'est moins bruyant, moins pollué qu'à Téhéran. Je peux travailler dur. C'est mon devoir envers ma patrie», explique-t-il.

A Karadj, on le dirait néanmoins enfermé dans un exil intérieur. Bien sûr, il est libre d'aller et venir et sa notoriété est son meilleur bouclier. Après la révolution, il s'était senti menacé. «Khalkhali (ex-procureur des tribunaux révolutionnaires, ndlr) avait envoyé deux personnes pour m'assassiner mais soit les tueurs étaient paresseux soit ils se sont perdus en chemin». Aujourd'hui, Chamlou, dont la poésie est jugée par certains à la mesure d'Hafez et Omar Kayhan, reste ignoré par la République islamique. Lui-même, pendant tout l'entretien, n'aura jamais de mots assez durs contre les religieux, faisant peur au producteur: «S'il vous plaît, ne notez pas çà. Il risquerait d'avoir des ennuis.» Avec qui d'ailleurs Chamlou n'est-il pas sévère? Avec ses traducteurs? «une fois traduits, mes poèmes ne me plaisent pas». Avec les poètes iraniens?«ce qu'ils font, ce n'est absolument pas de la poésie». Avec les écrivains qui lui font allégeance?«Pour montrer qu'ils sont contre le gouvernement, ils viennent me voir et demandent à publier quelque chose de moi.»

Le poète travaille actuellement sur deux fronts. «Le livre de la rue» et la poésie. Le premier est son grand œuvre. Il s'y consacre depuis l'âge de 12 ans. A l'époque, il avait recueilli un dicton de sa nourrice de 90 ans et l'avait noté. Depuis, il n'a jamais cessé de rassembler tout ce que la rue apporte au langage, l'argot, les proverbes, les devinettes, les berceuses, les mots des voyageurs, ... pour en faire un dictionnaire. Il y a en effet deux langages en Iran, le kitabi (le persan des livres) et le mardomi (celui du peuple). Le travail de Chamlou est celui d'un titan. «Le livre devrait comporter entre 70 et 80 volumes. Toutes les lettres sont prêtes. Il faut juste vérifier, arranger, préciser», explique-t-il. Seule la lettre A est publiée, sérieusement expurgée lorsqu'on arrive à Akhound (les religieux), où la censure l'a obligé à éliminer tout surnom péjoratif. A deux reprises, son travail a été anéanti. Une fois, par la police du Shah, une autre par une ancienne épouse. En général, Chamlou a goût pour l'extrême. Pendant huit ans, à raison de dix heures par jour, il a retraduit le Don paisible de Cholokov. Il estimait la traduction persane médiocre et l'a donc reprise à partir du français et du persan. Mais les censeurs sont encore intervenus: «Ils ont fait quelque chose de honteux. Ils ont notamment coupé toutes les fins de chapitre. Du roman, il ne reste rien. Je me suis opposé à sa publication mais l'éditeur m'a forcé à accepter. Trop de gens l'attendaient...», dit-il.

De sa poésie, il dit regretter celle marquée par son engagement politique. «La politique et la poésie n'ont rien à faire ensemble. Le poète est forcément poussé vers la politique, comme quelqu'un qui est attaqué et prend tout ce qu'il trouve sous la main pour se défendre. Mais un poème conçu pour la guerre, ce n'est rien. C'est comme un cendrier lancé à la tête de votre ennemi. Il se casse.» Après avoir écrit des centaines de poèmes, la création reste toujours pour lui de l'ordre du merveilleux: «La poésie, c'est quelqu'un qui court dans la rue. On ne sait pas pourquoi. Elle me vient d'un seul coup, toute corrigée.» «Parfois, ajoute-t-il, j'entends la poésie, la nuit, dans mon rêve. Je me lève, j'écris et me recouche. Au matin, ma femme me dit: cette nuit, tu as écrit un poème». Aïda, la belle Arménienne qui partage sa vie, ajoute: «Il n'y a rien à retoucher. Le poème peut partir directement à l'imprimerie.» Elle est attentive à tout: à l'homme comme à l'œuvre en cours. Pour elle, Chamlou a beaucoup écrit. «Je t'aime et la nuit prend peur de son obscurité» ou encore «Tes lèvres qui ont la grâce d'un poème/donnent aux baisers les plus sensuels une telle pudeur/que la bête des cavernes en prend forme humaine» (2).

Le café passe autour de la table. Chamlou en boit beaucoup. Il alterne cigarettes et cachets. Ses forces commencent à se disperser sous la fatigue. Mais il veut encore parler, dire tout l'absolu qui se cache dans la langue persane : «On peut l'écrire à l'infini. Avec seulement cinq mots, on peut faire 25 phrases différentes qui auront 25 sens différents. Il faut choisir la combinaison la plus proche de ce que vous voulez dire». Il a beaucoup traduit: Lorca, Maïakovski, Reverdy ... Même avec les plus grands, il a souvent la dent dure. Eluard? « sa poésie a mal vieilli». Neruda? «Il est resté un péquenot». Prévert trouve grâce à ses yeux «On voit qu'il a vécu sa poésie. J'ai beaucoup aimé le traduire.»Il veut aussi réciter des vers en français, d'une voix comme gravée à l'eau forte par les extrêmes de la vie. «Alain Lance, vous connaissez? C'est bien, écoutez 'le vent arrive vrillé de prières/Il apporte la poussière des ruines/Pour ronger sur les coupoles éteintes/les louanges entrelacées du Dieu.»

A l'heure du départ, Chamlou confesse un regret, une fente dans la muraille d'orgueil. Il porte sur le Nobel. «Tous les ans, on me dit: tu est nominé. En 1997, j'ai même cru que je l'avais. Chaque année, à l'approche du prix, je lis des horreurs sur moi dans la presse du régime. Et le gouvernement iranien prie pour que je ne l'aie pas. Mais quand je vois à qui les jurés l'ont donné la dernière fois, je préfère à présent ne pas l'avoir, j'aurais l'impression qu'on se fout de moi.»

1) Il a produit Chamlou, Master Poet of Liberty.

2) Hymnes d'amour et d'espoir. Traduction de Parviz Khazraï. Editions de la Différence.


En cette impasse

On vient sentir ta bouche
Que tu n'aies dit je t'aime
On vient sentir ton cœur
Quelle étrange époque vivons-nous, ma toute gracieuse
Quant à l'amour,
On lui donne le fouet
Le long des remparts sentinelles
L'amour, on l'enfouit au fond d'une arrière-cour
En cette impasse torve, torturée par le froid
Brille l'amour
Par la grâce nourricière des chants et des poèmes
Ne te risque pas à penser, ma toute gracieuse
Quelle étrange époque vivons-nous
Celui qui, nuitamment, martèle à notre porte
Est venu en meurtrier de la lampe
La lumière, on l'enfouit au fond d'une arrière-cour
Et voici que viennent les bouchers
Veillant à tout passage
Ils apportent la planche et les hachoirs en sang
Quelle étrange époque vivons-nous, ma toute gracieuse
Et ils équarrissent le sourire sur les lèvres
Et les chants sur la bouche
La joie, on l'enfouit au fond d'une arrière-cour
Les canaris sont couchés sur la braise,
brûlante de jasmin et de lys
Quelle étrange époque vivons-nous, ma toute gracieuse
Iblis* est triomphant,
Ivre, attablé au banquet de nos deuils
Dieu, on l'enfouit au fond d'une arrière-cour.

Juillet 1979

(* Satan, dans la tradition orientale)

Extrait de Petits Chants de l'exil, Téhéran, 1980, traduit pour Libération par Reza Afchar Naderi.


Comment peut-on être néerlandais?

En exil aux Pays -Bas depuis 1988, Kader Abdolah explique par quel processus
un physicien iranien se transforme en écrivain batave
.

Recueilli par MATHIEU LINDON

Amsterdam, envoyé spécial.

Kader Abdolah est un pseudonyme formé de deux prénoms d'amis de l'auteur tués par la répression khomeinienne. Né en 1954 en Iran, l'écrivain est arrivé en 1988 aux Pays-Bas où il publie en 1993 un premier recueil de nouvelles en néerlandais. Les Jeunes Filles et les partisans, aujourd'hui traduit chez Gallimard, est le deuxième. C'est un recueil de dix récits qui racontent à la fois l'Iran et l'éloignement de l'Iran, l'exclusion et l'intégration, la famille et la politique, ceux qui marchent droit et ceux qui marchent courbés. Du plus doux au plus dur, il y a un lyrisme dans chacun des textes. Gallimard a aussi acheté les droits de son premier roman le Voyage des bouteilles vides. Kader Abdolah est également traduit en allemand, espagnol et italien. Il habite Zwolle, au nord d'Amsterdam. Pendant plus de cinq ans, il a été ouvrier dans une usine de lait en poudre mais, maintenant, il vit de ce qu'il écrit, ayant d'ailleurs été primé pour le recueil de ses chroniques dans le quotidien Volkskrant, qu'il signe Mirza, du prénom de son arrière-grand-père. A la fin de la rencontre, il pose la même question à tous les journalistes venus l'interviewer: «Pourquoi êtes-vous venu?»

Comment un physicien iranien devient-il un écrivain néerlandais?

J'étais déjà écrivain en Iran. Mon arrière- grand-père est un poète persan très connu qui a aussi été Premier ministre, Mirza Abolgasem Ghaemmaghami Farahani, ma famille a toujours souhaité un autre écrivain dans la famille. Et moi, j'ai toujours rêvé de devenir un auteur célèbre. J'ai publié deux livres de journaliste en Iran, sur le Kurdistan. J'ai dû quitter le pays et je me suis retrouvé auteur sans emploi aux Pays-Bas. Les mots néerlandais me faisaient peur. «Tu n'es rien», me disaient-il. Puis j'ai commencé à apprendre la langue, «Papa fume la pipe». Mon rêve était tombé à l'eau. Un jour, j'étais à mon ordinateur à faire mes devoirs et tout à coup il y a eu une volée d'oiseaux qui ont commencé à se lamenter en néerlandais. Ç'a été le début de ma première histoire. Je connaissais 150 mots et j'ai écrit un texte de 750 mots. Alors je me suis dit que quand j'en connaîtrai 1 000, je pourrai écrire un roman. Maintenant, je connais à peu près 5 000 mots et l'ensemble de mes livres en comporte 300 000. Je les compte sur l'ordinateur. Je les répète mais les Néerlandais ne s'en rendent pas compte.

Ne faisiez-vous pas de la physique en Iran? Comment êtes-vous sorti du pays?

J'ai toujours préféré les études littéraires mais, en Iran, quand on a de bonnes notes, on est orienté vers la physique ou les mathématiques. J'ai pleuré quand j'ai dû commencer la physique. Mais quand j'ai terminé mes études, je voyais le monde d'une autre façon et je ne les ai jamais regrettées. J'ai travaillé douze ans comme ingénieur, c'était une façade qui couvrait mon activité politique. J'étais aussi rédacteur dans un journal de gauche. Puis mes amis politiques ont été tués ou emprisonnés par Khomeiny et j'ai fui en Turquie en 1985. Pendant un an et demi, j'ai traversé la Turquie un peu perdu, sans savoir où aller. Je ne pouvais pas croire que j'étais un expatrié. Je ne pensais qu'à rentrer dans mon pays, obsédé par mon rêve de devenir écrivain. J'ai dormi devant un bureau des Nations unies pendant une semaine pour ne pas perdre mon tour dans la queue. J'ai été interrogé par un Français qui m'a demandé: «Connaissez-vous quelque chose sur la France?» J'ai répondu que, quand je serai à Paris, je prendrai un taxi pour aller au Père Lachaise parce que c'est le rêve de tout écrivain iranien d'embrasser la terre où est couché le père de la littérature moderne persane, Sadegh Hed